L'Ephémère

Publié le par Marie

  

Voici donc le conte que j'avais promis de publier ici même avant Noël. Promesse tenue donc... Cependant, je vous conseille d'aller regarder les dessins que je publie aussi seuls dans un album à part... Je ne suis pas encore une pro du blog et ne sais malheureusement pas encore comment faire pour que les dessins apparaissent exactement comme je veux. En espérant que cette histoire (triste, je sais) saura vous conquérir.



           Il était une fois une clôture rouillée. Elle vivotait sur un terrain qui avait un peu de vague à l’âme. Un lambeau de terre vide, à part les herbes poussiéreuses.

La clôture rouillée ne tenait plus debout. La clôture rousse n’enserrait plus rien et par endroit elle courbait l’échine.

Autrefois, son grillage, tissé de losanges, avait séparé le terrain vide de la voie ferrée, en contrebas. C’était une sécurité. C’était un barrage contre les enfants égarés et les suicidaires. Une clôture fière et argentée.

Et, le temps avait passé, comme il sait si bien faire. Il avait roulé avec les trains, les nuages pollués, les gaz d’échappement, les pluies acides, les soleils de plomb. La clôture s’était peu à peu couverte de taches roussâtres, d’éphélides agglutinées. Elle s’était affaissée sous le poids des ronces et des hommes démunis.

Sur le sol, près de la clôture, entre les chiendents et les avoines folles, des éclates de vieux emballages, des fragments de plastiques colorés, des vis et des flaques d’eau passagères.

L’été, de la terre sèche et fêlée. L’hiver, des parcelles de glace.




              C’est là, tout près de la  clôture aux éphélides, que vécut un petit insecte aux ailes verticales. C’était dans les grands jours d’été. Il faisait chaud malgré les orages nombreux qui aimaient à détremper la terre. Un été de chagrins colériques sur la ville lourde.

 En ce temps là, près du buisson de ronces, gisait un vieux volume de contes de fées. C’est là, sous l’ouvrage illustré que naquit l’insecte. La larve intermittente avait sommeillée longtemps sous les pages sales. Et, un matin, elle était devenue une créature filiforme.




           La première chose qui s’offrit au regard rond de l’animal fut une illustration pâlie du livre protecteur. Comme elle avait eu tout le temps d’apprendre à lire dans sa retraite enfantine, elle lut sans difficulté la légende en lettres calligraphiées.

 « Une Fée »

 L’aquarelle représentait une créature gracile avec quatre ailes translucides segmentées en dizaines de minuscules hublots…

« Comme moi », pensa l’insecte.

Elle crut donc, en toute logique, qu’elle était une fée.

Et, comme elle savait que la mer était une étendue d’eau, elle pensa, en toute logique, que la flaque glauque qui l’avait vue naître était la mer.

La fée des mers commença donc sa journée voletant de scabieuses grisâtres en coquelicots ébouriffés. Elle était ravie de découvrir un jardin si enchanteur. Elle esquissait deux ou trois entrechats sur les creux d’eau morte, bleus à force de refléter le ciel. Les plis que faisait le vent à la surface étaient, pour elle, de paisibles vagues.

Cependant, les heures défilant devenaient plus chaudes, plus nuageuses. Bientôt, de grands oiseaux blancs aux becs jaunes vinrent se reposer sur la clôture et s’abreuver aux flaques amères.






Comme la microscopique fée, polie et trop bien élevée, s’approchait de l’un d’entre eux afin de lui donner le bonjour, elle aperçut coagulée sur un bec éclatant, semblable en tous points aux siennes, une aile ensanglantée.


Hélas ! Il était bien trop tard, l’oiseau l’avait vue. Il la regarda et dit :

« Bonjour, je suis la mouette. »

L’insecte tremblant mais courageux répondit :

« Bonjour, je suis la fée des mers »

La mouette se mit à rire. (C’était une mouette rieuse).

« La mer ? Bien, bien… Et, où vois-tu la mer dans ce lieu sinistre ? »

La fée désigna les petites mares ridicules çà et là contre la clôture.

La mouette rit de plus belle.

« Ce n’est pas la mer, pas plus d’ailleurs que tu n’es une fée. »

La créature regarda autour d’elle. L’herbe, les fleurs moribondes, le cri des trains et l’odeur grise.

« Mais qui suis-je, alors ? Où suis-je ? »

La mouette légèrement agacée et un peu pressée répliqua :

« On t’appelle « éphémère », petit insecte de la famille des éphéméroptères. »

(C’était une mouette fort savante.)

« Et, moi, je suis insectivore. Autrement dit je me nourris d’insectes. Je me nourris d’éphémères et de libellules. C’est donc pour répondre à cet ordre des choses que je vais, maintenant, me repaître de ta petite carcasse. »

L’éphémère eut une larme au coin de son regard rond à mille et mille facettes.

« Tu n’es pas obligée de satisfaire l’ordre des choses. Tu peux faire une exception… »

-Pourquoi ?

-Mais. Parce que je veux vivre !

-A quoi bon ? Tu seras morte avant de connaître la nuit. C’est pour cela que tu portes ce joli nom. Ephémère. C’est donc dans l’ordre des choses. Tu mourras aujourd’hui. Avec ou sans moi tu n’es faite que pour vivre une journée. »

Sur le terrain vague la pluie écrasante d’un orage d’été s’était mise à tomber. L’éphémère vit le livre sous lequel elle avait grandi s’enfoncer sous une vase verdâtre. Ses petites ailes droites la faisaient souffrir. Elle vieillissait déjà. Elle vieillissait d’un seul coup dans la réalité terne. Et, comme elle rêvassait un peu à ces espoirs désuets qu’elle avait ce matin délicatement bercés, la mouette, pressée par le climat se pencha et l’avala sans joie. C’est ainsi que mourut l’éphémère. C’était dans l’ordre des choses.

 

 

Publié dans S'il m'était conté

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lael 10/12/2008 06:01

Le texte est très bien écrit, une très belle description et les illustrations sont en en pleine harmonie avec l'histoire. C'est très bien pensé, effectivement! Un peu cours quel dommage, te lire est vraiment plaisant, pourquoi ecourter le plaisir? d'autant que la fin est violente et si mélancolique... Pour donner plus d'impact, j'aurais bien aimé connaître la naissance de l'éphémère, sa naissance à la vie (peut etre etoffer sa vision des choses) pour rendre le conte encore plus beau! en tout cas j'adore et comme shoud je te conseillerais de ne pas mettre de parenthèses... Félicitations c'est un excellent début qui promet des choses futures encore bien plus talentueuses

Marie 10/12/2008 17:10


Merci Laël pour ton commentaire! Je suis, pour ma part, plutôt critique sur certaines petites "inutilités" de mon propre texte (encore plus court?, peut-être)... Mais il y a un moment il faut
savoir laisser les mots devenir autonomes et se confronter à la réalité de lecteurs bien vivants.  


Audrey 09/12/2008 17:42

Bravo ! C'est un très joli conte mélancolique... J'aime beaucoup la dernière illustration ! Continue comme ça !!!

Marie 09/12/2008 17:46


Merci Audrey, tu sais combien ton avis compte! Nos projets tiennent toujours n'est-ce pas ?


shoud 08/12/2008 22:17

c'est tres beau. j'aurai juste enlevé les parentheses qui me font "rire" (en imaginant ta voix les dire), et qui me coupent dans le récit10/10

Marie 09/12/2008 15:35


Merci beaucoup! Pour les compliments et aussi les critiques (c'est toujours intéressant)... C'est pour cela que j'attends le plus de commentaires possibles!


Léopold 08/12/2008 18:50

Effectivement c'est une histoire particulièrement triste (tu fais bien de prévenir) mais c'est très très beau! Tant le texte que les illustrations. Les rapports entre les beux sont bien pensés aussi. Histoire simple (pas simpliste) mais efficace et reposant sur un concept que je trouve très original; après cet espoir d'échappée un peu "onirique" (ou féérique), l'anéantissement final n'en est que plus terrible. Touchant, au sens fort. Met le côté un peu fourre-tout de ce commentaire sur le compte de l'émotion. Bravo.

Marie 09/12/2008 15:31


Merci mille fois Léoplod! Que dire de plus?... Je suis très touchée par ton commentaire!